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La
Grande Guerre |
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Alexis CALLIES
Peu porté sur le travail scolaire, Alexis Callies est sorti
dernier de sa promotion de l’École Polytechnique (ce qui explique son
affectation dans l’artillerie de marine). Un an et demi plus tard, son
appréciation de fin de stage à l’école d’application de Fontainebleau
mentionne toutefois qu’il a " fait des progrès et en aurait fait
davantage s’il avait montré plus d’assiduité au travail ".
En outre, il y fait preuve de " bonnes aptitudes militaires ",
d’intelligence et de certaines qualités d’orateur. Il en sort avec le 59e
rang sur 85 élèves. C’est en corps de troupe qu’il se révèle être un
excellent officier d’artillerie, comme en témoignent ses notations annuelles.
A peine certains chefs de corps relèvent-ils chez lui une confiance en soi
parfois excessive. Cavalier émérite, il suit les cours de l’école de
Cavalerie de Saumur entre octobre 1897 et août 1898 et c’est tout
naturellement qu’après un bref passage dans l’artillerie à pied il rejoint
le 19e régiment d’artillerie à cheval. Ses qualités
équestres lui furent salutaires à plusieurs occasions, pendant toute la
guerre. Le 1er décembre 1919, il prend prématurément sa
retraite comme chef d’escadron (il est placé en congé illimité en 1921) et,
pour des raisons pécuniaires, se reconvertit dans l’industrie. Il dispose
désormais du temps nécessaire à la mise au propre des notes qu’il avait
rédigées sur son agenda personnel au jour le jour, pendant toute la campagne.
Elles sont relues, vérifiées, parfois augmentées (mais en aucun cas
réécrites), puis recopiées sur des cahiers d’écolier. A partir de 1925 et
plus encore de 1928, date de son entrée en politique, Alexis Callies n’est
plus en mesure de poursuivre son travail de mise à jour, faute de temps libre.
Il l’interrompt donc pour ne le reprendre qu’en octobre 1935, sans changer
de méthode . Il peut enfin achever son œuvre, laquelle occupe treize cahiers d’écolier,
noircis d’une écriture serrée et parfois difficilement lisible. Si le commandant Callies décrit dans ses carnets ce que fut
sa vie d’officier d’artillerie au front entre 1914 et 1918, il laisse
également transparaître des soucis, des idéaux et des blessures propres à
son époque et à son milieu. Quatre grands thèmes structurent son texte et sa
réflexion : le poids du passé politique de l’armée, les considérations de
pure tactique militaire, les rumeurs et la légende noire des troupes du Midi. Catholique pratiquant mais clérical modéré, rallié à la
République mais non sans méfiance envers le régime, le commandant Callies
appartient à la génération d’officiers la plus éprouvée par les scandales
qui ébranlèrent l’armée Française entre 1890 et 1910. De l’affaire
Dreyfus à la séparation de l’Église et de l’État, sans oublier le
scandale des fiches du ministère du général André, chaque soubresaut a
laissé de profondes cicatrices dans l’âme, les amitiés ou les relations de
service de chacun. Il suffisait d’une prise de position un peu trop avérée
en faveur d’un camp ou d’un autre pour que s’inventent des réputations ou
se créent des inimitiés tenaces. Lorsque l’Allemagne déclare la guerre à
la France, ces remous sont encore cruellement sensibles, en dépit d’une
"Union Sacrée" d’apparence. Ils le restent durant toute la guerre.
Alexis Callies s’en est fait le témoin et ses convictions religieuses en
firent parfois une victime. S’il a toujours su faire passer ses idéaux après
son métier d’officier, il n’en fut pas de même pour certains de ses chefs
et subordonnés dont le sectarisme provoqua bien des blessures et des
rivalités. L’anticléricalisme d’un général Jullian, ainsi que le
républicanisme forcené et sectaire d’un général Sarrail ou d’un
capitaine Pellegrin donnent autant d’occasions à Alexis Callies d’exprimer
sa méfiance à l’égard des uns et son mépris pour les autres, tout en
réaffirmant, lorsque l’occasion se présente, ses options religieuses et
politiques. Dans le domaine strictement militaire, les carnets du
commandant Callies fournissent d’utiles précisions sur les conditions de vie
et de travail en campagne dans un petit état-major. Loin des tranchées d’un
Barthas ou d’un Genevoix, ils décrivent un aspect un peu méconnu (et, il
faut bien le dire, un peu méprisé) de la vie combattante. A l’échelon
intermédiaire entre la troupe et les grands chefs, l’état-major de l’artillerie
d’un corps d’armée (ainsi que tous les états-majors d’armes, d’une
manière générale) peut sembler une "planque", vu des premières
lignes. C’est une idée fausse, car on y meurt aussi. Au quotidien, le travail est harassant. Il afflue de toutes parts, en exigences
péremptoires d’autant plus difficiles à respecter qu’elles ne tiennent
souvent compte ni des délais ni des moyens nécessaires à leur satisfaction.
Enfin, condition aggravante, la vie en petit état-major est généralement une
vie en huis-clos, tout le monde partageant le même bureau, la même salle à
manger, la même chambre... Les personnalités profondes s’y révèlent, les
caractères s’y aigrissent et les rivalités de personnes ou d’opinions s’y
font jour. Bien peu de carnets ou de mémoires jusqu’alors publiés rendent
compte de ces réalités médianes entre le front et l’arrière. Après son
retour en régiment, début 1916, Alexis Callies reprend le fil d’un récit
plus classique. Le lecteur y retrouvera les évocations familières de la vie
aux tranchées, des marmitages et des malheurs au quotidien des poilus. Il y
sera également sensibilisé aux difficiles relations entre l’artillerie et l’infanterie.
Relations tactiques, mais également relations humaines, tant les fantassins
affectent d’ignorer et de mépriser les artilleurs, qui le leur rendent bien.
Dans cet environnement délicat, le commandant Callies s’efforce constamment
de rompre ce malentendu entre les deux armes. Pour ce faire, il doit lutter
contre les idées préconçues des uns et les immobilismes des autres, sans
parler des nombreuses méconnaissances mutuelles. Son action est à replacer
dans le contexte plus global de la recherche (théorique mais aussi pratique) d’un
combat commun harmonieux et efficace de l’artillerie et de l’infanterie, qui
fut un incessant sujet de débat en France entre 1871 et 1945, avant que le
principe d’un combat résolument interarmes (fondé tout d’abord sur l’exemple
des "combat command" américains) ne s’impose durablement. En
cherchant à renforcer les liens unissant fantassins et artilleurs, Alexis
Callies fait profession de pragmatisme, mais surtout d’une indéniable
modernité dans son approche des problèmes tactiques. Tous les combattants de la Grande Guerre, officiers ou
soldats, s’efforcent de se tenir informés des opérations en cours. Attachés
à leur secteur, lorsque ce n’est pas à leur portion de tranchée, vivant
dans la terre, le regard au ras du sol, ils n’en cherchent pas moins à
acquérir maladroitement une connaissance plus globale de la guerre. Cela les
rassure et leur donne le sentiment d’être autre chose que des pions
disséminés sur le front. Dans les petits états-majors, on partage ces
préoccupations, tout en cherchant à faire montre de science
stratégique ; on échafaude les alliances, élabore des plans de campagne
et des offensives victorieuses... Ainsi, une foule d’informations circule
quotidiennement dans les cantonnements, des premières lignes à l’arrière.
On les appelle "bobards" ou "bouthéons" et personne ne
cherche vraiment à en vérifier l’exactitude puisque, comme de bien entendu,
on les tient toutes de source sûre. Quand sera-t-on relevé ? Dans quel
secteur notre régiment (ou notre corps d’armée) va-t-il être engagé
prochainement ? Qui va remplacer le général en chef ? Où doit se
faire la prochaine offensive décisive ? Combien de temps la guerre
durera-t-elle encore ?... Alexis Callies s’est fait le témoin et le
chroniqueur de ces rumeurs. Son texte en fourmille. Il en rend souvent compte
avec humour, mais également parfois avec une certaine candeur qui en dit long
sur l’oreille complaisante que l’on prêtait alors aux bruits les plus
divers. Il est enfin un autre leitmotiv qui ne prête pas à sourire.
C’est toujours accompagné d’une profonde douleur et d’une indignation
sincère qu’il revient dans les écrits du commandant Callies. Il s’agit de
la mauvaise réputation qui est faite aux troupes du Midi en général et au 15e
C.A. en particulier. Celle-ci se fait jour très tôt dans la guerre, dès les
premiers revers d’août 1914. Elle est injuste et parfaitement infondée, mais
comment n’aurait-elle pas connu de succès, puisque le général Joffre
lui-même lui apporte son concours ? Le 21 août à 19 heures en effet, il
déclare par téléphone au ministre de la Défense : " L’offensive
en Lorraine a été superbement entamée. Elle a été enrayée brusquement par
des défaillances individuelles ou collectives qui ont entraîné la retraite
générale et nous ont occasionné de très grosses pertes. J’ai fait replier
en arrière le 15e Corps qui n’a pas tenu sous le feu et qui a
été cause de l’échec de notre offensive. J’y fais fonctionner fermes les
conseils de guerre ". Rien n’est moins faux que ces prétendues
défaillances du 15e Corps et Joffre allait s’en rendre compte
bien vite. Il n’en reste pas moins que la légende était forgée et qu’elle
bénéficiait de la bien maladroite caution de la plus haute autorité de l’armée
française. Trois jours plus tard, l’affaire prend une toute autre dimension.
De rumeur, elle devient diffamation, sous la plume du sénateur Gervais qui, le 24
août, publie sur la demande du ministre Messimy dans Le
Matin un article accusateur, dont les échos devaient se faire entendre
jusqu'à la fin du conflit. Les réactions ne se font pas attendre. Émanant des
milieux politiques ou journalistiques, elles démontrent l’inanité d’une
telle accusation contre les hommes d’une région de France. Après tout, les
troupes (lorraines) du 20e C.A. n’ont pas connu plus de succès
devant Morhange que celles du 15e C.A. autour de Dieuze. En outre,
les causes de l'échec avancées par Gervais sont fausses car elles passent sous
silence la réalité des combats, la puissance de feu de l’artillerie
allemande, la qualité des organisations défensives de l’ennemi, les vices de
la doctrine officielle de combat de l’armée française, etc.. Mais le mal est
fait. La "légende noire" du 15e Corps est en marche, en
dépit de toutes les tentatives et de toutes les bonnes volontés visant à la
réfuter. L’affaire prend de telles proportions qu’elle menace de
compromettre sérieusement le moral d’une partie de l’armée. Le ministre se
voit contraint d’en appeler à la vigilance des généraux commandant les
régions dites "sensibles" (7e, 14e, 15e,
16e, 17e et 18e régions militaires)
et de leur demander d’étouffer toute tentative de la presse locale visant à
raviver la polémique. La rumeur survit tout de même jusque après l’armistice,
plus sournoise car moins officielle. Le chef d’escadron Callies en fut
blessé, comme la plupart de ses confrères du 15e Corps. L’injustice
et la médisance soulèvent chez lui une indignation certes pudique et
généralement laconique, mais sincère et douloureuse, qui émaille l’ensemble
de ses textes, au hasard de ses rencontres ou de ses lectures. Le 1er décembre 1919, Alexis Callies obtient sa
mise à la retraite comme chef d’escadron et se retire à Levallois-Perret. Il
commence alors une seconde carrière dans l’industrie et remplit un certain
nombre de responsabilités, comme celle d’arbitre-expert près le tribunal de
commerce de la Seine. Il n’abandonne toutefois pas l’armée, puisque versé
dans la réserve puis la territoriale, il accomplit encore une douzaine d’années
de service militaire, avant d’être rayé des cadres en 1933. Le 29 avril 1928, il est élu au second tour des élections
générales et devient député d’Annecy. A l’Assemblée, il s’inscrit au
groupe de l’Union Républicaine Démocratique et fait partie de plusieurs
commissions, dont celles de l’armée, des mines et des programmes électoraux.
Entre autres activités, il est l’auteur d’un projet de loi en faveur du
vote familial (1930), interpelle le gouvernement au sujet des entreprises
dissidentes au Maroc et dans le Sud-Oranais, participe à la discussion des
budgets de la Guerre, de l’Instruction Publique et de la loi de finances
(entre 1930 et 1932) et sert de rapporteur pour la proposition visant à rendre
un hommage national au maréchal Joffre (en 1931). Il est battu par Henri Clerc
aux élections des 1er et 8 mai 1932 et ne se représente pas en
1936, mettant ainsi un terme à sa carrière politique pour ne plus se consacrer
qu’à son industrie. Il décède à Mars-sur-Allier, dans la Nièvre, le 23
juin 1950.
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