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La Grande Guerre |
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Les "Martyrs de Vingré" par Carl Pépin
L'affaire se déroule à Vingré, le 27 novembre 1914 vers 17 heures. Alors qu'ils prenaient leurs repas dans une tranchées en première ligne après un violent bombardement de deux heures, les hommes du 298e R.I. de Roanne furent surpris par une attaque allemande. Dans la confusion de la mêlée, vingt-quatre soldats français parvinrent à fausser compagnie à l'ennemi. A l'issue d'une méprise terrible, ces soldats furent plus tard accusés de désertion et d'abandon de poste devant l'ennemi. À titre "d'exemple", six d'entre eux devaient être injustement fusillés : les soldats Floch, Durantet, Blanchard, Gay, Pettelet et Quinault (ou Quinaud). C'étaient les "Martyrs de Vingré". Voici les dernières lettres écrites par deux d'entre eux, Jean Blanchard et Henri Floch, accompagnée de celle d'un autre fusillé de décembre 1914, Léonard Leymarie. Elles sont tirées du livre "Paroles de Poilus. Lettres et carnets du front. 1914-1918" (Librio, 1998), cadeau de mon ami Yves Buffetaut. J'ai pris la peine, à la suite de ces lettres, d'inclure une analyse de leur contenu et de leur ton. Le plus étrange c'est que, plus de quatre-vingt ans après les événements, je ressentais une vive émotion en dactylographiant ces lettres, comme si les martyrs criaient à nouveau à l'injustice... 1 - Lettre de Jean Blanchard Jugé avec 23 autres soldats pour avoir reculé devant l'ennemi, Jean Blanchard a été fusillé à Vingré le 4 décembre 1914. Il avait trente-quatre ans. Il a écrit cette lettre à son épouse Michelle la veille de son exécution. Il a été réhabilité le 29 janvier 1921. 3 décembre 1914, 11 heures 30 du soir Ma chère Bien-aimée, c'est dans une grande détresse que je me mets à t'écrire et si Dieu et la Sainte Vierge ne me viennent en aide c'est pour la dernière fois, je suis dans une telle détresse et une telle douleur que je ne sais trouver tout ce que je voudrais pouvoir te dire et je vois d'ici quand tu vas lire ces lignes tout ce que tu vas souffrir ma pauvre amie qui m'es si chère, pardonne-moi tout ce que tu vas souffrir par moi. Je serais dans le désespoir complet si je n'avais la foi et la religion pour me soutenir dans ce moment si terrible pour moi. Car je suis dans la position la plus terrible qui puisse exister pour moi car je n'ai plus longtemps à vivre à moins que Dieu par un miracle de sa bonté ne me vienne en aide. Je vais tâcher en quelques mots de te dire ma situation mais je ne sais si je pourrai, je ne m'en sens guère le courage. Le 27 novembre, à la nuit, étant dans une tranchée face à l'ennemi, les Allemands nous ont surpris, et ont jeté la panique parmi nous, dans notre tranchée, nous nous sommes retirés dans une tranchée arrière, et nous sommes retournés reprendre nos places presque aussitôt, résultat: une dizaine de prisonniers à la compagnie dont un à mon escouade, pour cette faute nous avons passé aujourd'hui soir l'escouade (vingt-quatre hommes) au conseil de guerre et hélas! nous sommes six pour payer pour tous, je ne puis t'en expliquer davantage ma chère amie, je souffre trop, l'ami Darlet pourra mieux t'expliquer, j'ai la conscience tranquille et me soumets entièrement à la volonté de Dieu qui le veut ainsi; c'est ce qui me donne la force de pouvoir t'écrire ces mots, ma chère bien-aimée, qui m'as rendu si heureux le temps que j'ai passé près de toi, et dont j'avais tant d'espoir de retrouver. Le 1er décembre au matin on nous a fait déposer sur ce qui s'était passé, et quand j'ai vu l'accusation qui était portée contre nous et dont personne ne pouvait se douter, j'ai pleuré une partie de la journée et n'ai pas eu la force de t'écrire, le lendemain je n'ai pu te faire qu'une carte; ce Notre-Dame de Fourvière à qui j'avais promis que nous irions tous les deux en pèlerinage, que nous ferions la communion dans notre église et que nous donnerions cinq francs pour l'achèvement de sa basilique, Notre-Dame de Lourdes que j'avais promis d'aller prier avec toi au prochain pèlerinage dans son église pour demander à Dieu la grâce de persévérer dans la vie de bon chrétien que je me proposais que nous mènerions tous les deux ensemble si je retournais près de toi, ne nous abandonneront pas et si elles ne m'exaucent pas en cette vie, j'espère qu'elles m'exauceront en l'autre. Pardonne-moi tout ce que tu vas souffrir par moi, ma bien-aimée, toi que j'ai de plus cher sur la terre, toi que j'aurais voulu rendre si heureuse en vivant chrétiennement ensemble si j'étais retourné près de toi, sois bien courageuse, pratique bien la religion, va souvent à la communion, c'est là que tu trouveras le plus de consolation et le plus de force pour supporter cette cruelle épreuve. Oh ! si je n'avais cette foi en Dieu en quel désespoir je serais! Lui seul me donne la force de pouvoir écrire ces pages. Oh ! bénis soient mes parents qui m'ont appris à la connaître ! Mes pauvres parents, ma pauvre mère, mon pauvre père, que vont-ils devenir quand ils vont apprendre ce que je suis devenu ? Ô ma bien-aimée, ma chère Michelle, prends-en bien soin de mes pauvres parents tant qu'ils seront de ce monde, sois leur consolation et leur soutien dans leur douleur, je te les laisse à tes bons soins, dis-leur bien que je n'ai pas mérité cette punition si dure et que nous nous retrouverons tous en l'autre monde, assiste-les à leurs derniers moments et Dieu t'en récompenseras, demande pardon pour moi à tes bons parents de la peine qu'ils vont éprouver par moi, dis-leur bien que je les aimais beaucoup et qu'ils ne m'oublient pas dans leurs prières, que j'étais heureux d'être devenu leur fils et de pouvoir les soutenir et en avoir soin sur leurs vieux jours mais puisque Dieu en a jugé autrement, que sa volonté soit faite et non la mienne. Au revoir là-haut, ma chère épouse. Jean Lettre d'Henri Floch Le caporal Henri Floch était greffier de la justice de paix à Breteuil. Ma bien chère Lucie, Quand cette lettre te parviendra, je serai mort fusillé. Voici pourquoi : Le 27 novembre, vers 5 heures du soir, après un violent bombardement de deux heures, dans une tranchée de première ligne, et alors que nous finissions la soupe, des Allemands se sont amenés dans la tranchée, m'ont fait prisonnier avec deux autres camarades. J'ai profité d'un moment de bousculade pour m'échapper des mains des Allemands. J'ai suivi mes camarades, et ensuite, j'ai été accusé d'abandon de poste en présence de l'ennemi. Nous sommes passés vingt-quatre hier soir au Conseil de Guerre. Six ont été condamnés à mort dont moi. Je ne suis pas plus coupable que les autres, mais il faut un exemple. Mon portefeuille te parviendra et ce qu'il y a dedans. Je te fais mes derniers adieux à la hâte, les larmes aux yeux, l'âme en peine. Je te demande à genoux humblement pardon pour toute la peine que je vais te causer et l'embarras dans lequel je vais te mettre... Ma petite Lucie, encore une fois, pardon. Je vais me confesser à l'instant, et j'espère te revoir dans un monde meilleur. Je meurs innocent du crime d'abandon de poste qui m'est reproché. Si au lieu de m'échapper des Allemands, j'étais resté prisonnier, j'aurais encore la vie sauve. C'est la fatalité Ma dernière pensée, à toi, jusqu'au bout. Henri Floch Lettre de Léonard Leymarie Léonard Leymarie était simple soldat au 305e R.I.. Il ne fait pas partie des fusillés de Vingré, puisqu'il fut exécuté une semaine plus tard, le 12 décembre, à Fontenoy (Aisne), sous l'accusation de mutilation volontaire. L'orthographe d'origine a été conservée. Je soussigné, Leymarie, Léonard, soldat de 2e classe, né à Seillac (Corrèze), Le Conseil de Guerre me condamne à la peine de mort pour mutilation volontaire et je déclare formelmen que je sui innocan. Je suis blessé ou par la mitraille ennemie ou par mon fusi, comme l'exige le major, mai accidentelmen, mais non volontrairemen, et je jure que je suis innocan, et je répète que je suis innocan. Je prouverai que j'ai fait mon devoir et que j'aie servi avec amour et fidelitée, et je je n'ai jamais féblie à mon devoir. Et je jure devandieux que je sui innocan. LEYMARIE Léonard Après cette présentation des lettres écrites par les condamnés, les lignes qui suivent se proposent d'en faire une analyse. On peut constater certaines coïncidences dans le contenu de ces lettres, ainsi que des différences les démarquant les unes des autres. Par dessus tout, le poids de l'angoisse et de la peur se ressent d'une manière fort spectaculaire, car les auteurs de ces textes savent que leur dernière heure est venue. La lettre de Jean Blanchard Avant d'être fusillé le 4 décembre 1914 et bien que cela lui demande beaucoup de courage (comme il l'écrit lui-même), Jean Blanchard prend le temps d'écrire ses dernières lignes à son épouse Michelle. Le ton est donné dès le départ, car l'aspect religieux est très présent dans la lettre. Blanchard fait usage de nombreuses références à Dieu, à la Vierge Marie ainsi qu'à d'autres saints. Cette présence imposante de la religion peut trouver deux explications. Tout d'abord, l'auteur était déjà, avant la guerre semble-t-il, un homme très pieux. D'ailleurs, il implore à plusieurs reprises son épouse de bien observer les règles de la religion une fois sa mort venue, de prendre le temps d'aller à la communion, de prier souvent pour lui, etc. Ensuite, Blanchard parvient en quelque sorte, même s'il est convaincu de son innocence, à accepter son sort et la religion l'aide à surmonter sa douleur. Nombreux sont les exemples dans la lettre où l'auteur affirme que ce qui lui arrive est le résultat de la volonté de Dieu, que Dieu seul saura réunir à nouveau l'auteur et son épouse une fois tous deux au paradis. La religion est donc un élément capital dans sa lettre comme il l'écrit : Je serais dans le désespoir complet si je n'avais la foi et la religion pour me soutenir dans ce moment si terrible pour moi. Outre la question de la religion, la lettre de Blanchard nous montre que les valeurs familiales ont de l'importance pour lui. À nouveau, il implore son épouse de bien prendre soins des parents, de veiller à ce que les membres de la famille se souviennent de Jean, etc. C'est en prônant l'importance des valeurs familiales que l'auteur désire atténuer l'effet de la honte et du déshonneur qui pourraient frapper sa famille aux yeux de la société. C'est par ces valeurs qu'il souhaite à ses proches de conserver le respect et la réputation. Même si Blanchard accepte tant bien que mal ce qui lui arrive, il demeure convaincu de son innocence. Cependant, il ne clame pas cette innocence haut et fort dans sa lettre, ce qui ne l'empêche pas de maintenir son point de vue. La détresse et la pression morale pouvant expliquer le contenu de la lettre, Blanchard garde une certaine distance par rapport à la réalité du cachot où il écrit et il se répète souvent quant à l'application des principes religieux que son épouse devrait suivre. Il est peu question des bons moments du passé, si ce n'est lorsqu'il affirme aimer énormément Michelle. Le couple n'a pas d'enfant et l'auteur dégage son épouse de sa promesse du mariage. On peut sentir au travers ces lignes que cela fut sans doute difficile à écrire et Blanchard revient immédiatement à la religion, comme si celle-ci le soulageait tout en écrivant. Somme toute, il ne perd pas espoir de revoir un jour Michelle et c'est d'un :"Au revoir là-haut, ma chère épouse" qu'il conclut. Photos de la tombe de Jean Blanchard dans le cimetière d'Ambierle La lettre d'Henri Floch A première vue, ce qui distingue la lettre d'Henri Floch de celle de Jean Blanchard, c'est bien sûr la longueur. Henri Floch, en écrivant à sa bien-aimée Lucie, se contente d'aller directement au but : il rappelle les faits qui ont marqué la journée du 27 novembre 1914, rédige quelques mots d'adieux à Lucie et clame son innocence. Greffier d'un tribunal de justice de paix avant la guerre, Henri Floch écrit sa lettre sur un ton plutôt froid, dans le style que son métier l'amenait à pratiquer. En lisant Floch, on peut avoir l'impression étrange de lire un rapport de justice. De plus, la comparaison des deux lettres nous apprend que les auteurs ont la même version de leur histoire, avec des détails très précis. Même si Floch n'écrit pas deux pages sur la religion et l'application de ses principes, on note qu'il tient à être confessé avant de mourir. La froideur de son texte est teintée d'une touche d'ironie au moment où il écrit qu'il aurait été mieux d'être fait prisonnier des Allemands, ce qui lui aurait assuré la vie sauve. Tout comme Blanchard, Henri Floch craint l'état d'embarras et de honte dont pourrait être victime Lucie après sa mort. D'ailleurs, il l'implore de lui accorder son pardon. C'est, tout comme Blanchard, dans une certaine tranquillité d'esprit et d'innocence qu'il va être fusillé le 4 décembre. Floch et Blanchard acceptent cette fatalité. La lettre de Léonard Leymarie La dernière lettre, celle de Léonard Leymarie, possède des caractéristiques différentes des précédentes, mais elle les rejoint dans le drame que vit son auteur. D'abord, le vocabulaire et les nombreuses fautes d'orthographe témoignent que Leymarie ne possède pas le même niveau d'instruction que ses camarades. Le propos essentiel de sa lettre est de proclamer son innocence. Il le répète sans cesse. Cependant, sa lettre est particulière, car il était blessé au moment d'écrire son texte et la nature de sa blessure serait à l'origine de son passage en Conseil de Guerre. Il affirme qu'il s'agit d'une terrible méprise. De plus, la forme de la lettre varie des deux précédentes. Leymarie n'écrit à personne en particulier, mais rédige plutôt une sorte de "testament" ou encore d'un plaidoyer en faveur de son innocence. Il n'accepte pas aussi facilement que Floch ou Blanchard ce qui lui arrive. La nature de ses convictions religieuses n'y est sans doute pas étrangère. Conclusion Ces trois documents sont les lettres de trois hommes à bout de nerf, quelques heures avant de passer au peloton d'exécution le 4 décembre 1914. Qu'est-ce que les "Martyrs de Vingré" (ainsi que leurs compagnons d'infortune fusillés à la même époque, comme le soldat Leymarie) avaient en commun si l'on se fie à ces documents ? La réponse première et évidente est bien entendu l'innocence de leur geste, car dix-huit autres soldats furent dans la même situation et rien ne prouve qu'ils aient déserté. Après tout, la panique au combat est un élément de la réalité de la guerre. On remarque que ces hommes avaient des valeurs différentes, venaient de milieux opposés et n'étaient pas tous instruits de la même façon, si ce n'est la rude éducation reçue à l'école des tranchées boueuses de l'Aisne. C'est avec acceptation ou résignation que ces hommes furent passés par les armes au petit matin. Est-ce qu'ils se connaissaient ? Ont-ils écrit leurs lettres alors qu'ils étaient assis dans le même cachot près d'une lanterne ? Une chose est sûre, ils furent les victimes aléatoires de la justice militaire de l'armée française. Dans ce sens, ils furent effectivement des martyrs... Pour en savoir plus : Source :
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