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La Grande Guerre |
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Mise au point sur la participation des Canadiens-français à la guerre de 1914-1918
La Première Guerre mondiale constitua, pour le Québec surtout, le réveil d'une identité nationale qui semblait dormir depuis les révoltes de 1837-1838. En effet, les pressions exercées sur les Canadiens-français afin qu'ils envoient leurs hommes combattre outre-mer s'accentuaient depuis 1915. Le sentiment "d'union sacrée" canadienne de 1914 n'était qu'un présage du conflit de races qui s'alimenterait de la prolongation de la guerre pour les Canadiens. Comme l'a décrit Elizabeth H. Armstrong dans son livre intitulé Le Québec et la crise de la conscription. 1917-1918, la durée de la guerre eut un impact décisif sur les relations houleuses qu'entretenaient les deux peuples fondateurs du Canada, les francophones et anglophones. Autour de quoi tournaient ces relations difficiles? Elles s'articulaient sur la participation jugée insuffisante des Canadiens-français à la guerre. Armstrong voit l'évolution de la situation selon diverses phases. Tout d'abord, on remarque un Canada uni en 1914, une reprise du conflit national en 1915, un Québec se repliant sur lui-même en 1916, l'imposition de la conscription en 1917 et, enfin, les émeutes de 1918. En se basant sur l'annexe du livre d'Armstrong (pages 277 à 281), le présent article tentera de faire la lumière sur la question de la participation canadienne-française à la guerre. Parallèlement à cela, on pourra alors se forger une idée à savoir si oui ou non les revendications du Canada anglais sur une participation accrue du Québec étaient pleinement justifiées.
Ce n'est qu'en 1931, à la signature du Statut de Westminster, que le Canada devint maître de sa politique extérieure. On peut interpréter cela comme une reconnaissance de l'empire britannique devant l'effort accompli par ses dominions lors de la Première Guerre Mondiale. Depuis 1867, le Canada était soumis à la Grande-Bretagne dans la mesure où cette dernière avait le contrôle sur ses relations extérieures. De plus, l'appartenance à l'empire britannique impliquait qu'une guerre livrée à la Grande-Bretagne était automatiquement une guerre contre le Canada, l'Australie, l'Afrique du Sud, etc. C'est dans ce cadre, notamment pendant la guerre des Boers (1899-1902), que les Canadiens eurent un avant-goût des problèmes que suscitaient l'implication automatique à la guerre devant la présence de deux races différentes dans le pays. Les élites canadiennes-françaises, comme Henri Bourassa (1), dénonçaient la participation aveugle du dominion à des guerres qu'ils jugeaient en dehors des intérêts du Canada. Selon ces intellectuels, seule une agression du territoire pouvait constituer un argument valable d'une participation des Canadiens-français à une guerre aux côtés de leurs partenaires anglophones. Chacune des races avaient une vision nationaliste qui différait selon les intérêts à défendre. A partir de 1914, tout comme pour la guerre des Boers, les Canadiens-anglais affirmaient que leurs voisins francophones ne s'impliquaient pas assez dans un nouveau conflit à caractère mondial qu'était la Grande Guerre.
Pendant la guerre et longtemps après celle-ci (même encore aujourd'hui), les Canadiens-anglais reprochèrent aux francophones leur manque de participation au conflit. Tout d'abord, afin de remettre certaines pendules à l'heure, il est important de replacer les faits dans leur contexte. Le Canada mobilisa, entre 1914 et 1919, des effectifs totalisant environ 600.000 hommes sur une population de 8 millions d'habitants. Donc, 7,5 % de la population participèrent activement au conflit (2). Des ces 600.000 hommes, environ 32 à 35.000 étaient d'origine francophone en incluant ceux vivant en dehors du Québec (3). En se basant uniquement sur ces chiffres, il est vrai que la participation francophone était minime, car le contingent ne représente qu'environ 5 % du total des effectifs. Cependant, d'autres éléments viennent nuancer ces chiffres. Spécifions tout d'abord qu'au début de la guerre les autorités militaires ne prenaient pas note de la nationalité (francophone ou anglophone) des recrues nées au Canada. Les seules informations concernant la nationalité inscrite sur les documents indiquaient le lieu de naissance du candidat (Canada, Grande-Bretagne ou pays étranger). Donc, en se fiant sur ces renseignements, les autorités pouvaient conclure que, sachant que 80 % des recrues inscrites au Québec étaient francophones, la participation des Canadiens-français demeurait faible. Cette confusion de nationalité ne prenait guère en compte le fait que les francophones enrôlés en dehors du Québec étaient relativement nombreux par rapport à leur population de 225.451 habitants (4). Des 14.000 soldats Canadiens-français répertoriés au début 1917 en France, la moitié d'entre eux s'étaient enrôlés en dehors du Québec. Devant ces chiffres et par le fait de la confusion des nationalités, les nationalistes, tant francophones qu'anglophones, s'accusaient mutuellement de tous les torts devant le phénomène général du manque cruel d'effectifs canadiens en France, toutes races confondues. Bien que tous aient su que la participation du Québec était insuffisante, le gouvernement de Robert Borden hésitait à publier des chiffres sur les effectifs réels des unités. Cependant, Elizabeth Armstrong a obtenu des données intéressantes qui s'avèrent être une douche froide à tous ceux prétendant que le Canada anglais contribua de toutes ses forces à l'empire britannique. En effet, elle nous informe que des 600.000 hommes mobilisés, 228.751 étaient nés en Grande-Bretagne ! Ce chiffre représente un peu plus du tiers des effectifs qui ne sont pas originaires du Canada. Les Canadiens-anglais formant 60 % de la population totale de l'époque, un nombre de 286.705 étaient nés au Canada. Donc, moins de la moitié des Canadiens-anglais nés au Canada constituaient les forces armées. Peut-on alors conclure que les Canadiens-anglais, tout comme les francophones, étaient réticents à aller se battre ? Le problème demeure. Toujours en étudiant l'ouvrage d'Armstrong, on remarque que la loi sur le service militaire (la conscription), instaurée à la fin de l'été 1917, donne des renseignements particuliers. De l'été 1917 à la fin de la guerre, 83.355 soldats canadiens furent enrôlés. De ce nombre, 19.050 conscrits proviennent du Québec, en supposant que 80 % d'entre eux sont francophones. Cela dit, 18 % du total des conscrits au pays sont d'origine francophone, ce qui augmente la proportion des effectifs d'origine française dans l'armée. Par ailleurs, le fait qu'on ait seulement enrôlé 80.000 soldats entre l'été 1917 et la fin de la guerre témoigne des nombreuses exemptions et de la réticence au pays, encore une fois toutes races confondues.
Cette étude ne peut nier le fait que la participation canadienne-française à la Première Guerre Mondiale fut indéniablement faible. Néanmoins, on constate qu'une grande partie des effectifs de l'armée canadienne de l'époque étaient des membres anciennement citoyens britanniques ayant à cœur la défense de leur mère-patrie. D'autre part, les effets de la conscription eurent bien sûr des conséquences tragiques au Québec, car les émeutes de 1918 coûtèrent la vie à des citoyens. Tout cela en conséquence directe des reproches du Canada anglais devant l'inaction des francophones, le Québec tout spécialement visé. Si l'on prend une perspective plus générale, on peut constater que le manque de communication entre les races au Canada quant aux intérêts à défendre, l'absence d'éléments conciliateurs et la nature divergente des nationalismes furent aussi des facteurs déterminant dans ce développement de haine entre francophones et anglophones pendant la guerre. La paroxysme des affrontements de 1917-1918 ne connut jamais d'égal au cours des années suivantes, car la douloureuse expérience de la Grande Guerre servit de leçon lors de l'autre crise de la conscription en 1942.
(1) Journaliste et homme politique
nationaliste (mort en 1952). Il fut notamment le fondateur du célèbre
quotidien "Le Devoir" en 1910. Journal existant toujours
aujourd'hui.
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© Anovi - 2002